« Il faut faire l’amour souvent » « Un vrai rapport, c’est avec pénétration. » « Si tu n’as pas d’orgasme, c’est que tu ne sais pas t’y prendre. » « À ton âge, tu devrais déjà avoir eu une relation sexuelle »
Ces phrases, vous les avez peut-être entendues, lues ou même pensées. Ce sont des injonctions sexuelles : des règles ou des croyances implicites ou explicites qui définissent ce que devrait être une sexualité « normale ».
Certaines peuvent correspondre à nos désirs, à nos valeurs ou à un moment de notre vie, être stabilisantes, rassurants ou protectrices. Mais dès qu’elles deviennent des obligations, qu’elles génèrent de la honte, de la crainte, de la culpabilité ou de la pression, ces injonctions cessent d’être aidantes. Elles enferment au lieu d’accompagner et peuvent fragiliser la relation à soi comme à l’autre.
L’enjeu n’est donc pas de vivre sans normes sexuelles mais de les questionner : comprendre lesquelles nous soutiennent, lesquelles nous limitent et comment elles évoluent au fil de nos expériences. Certaines normes, comme celles qui entourent le consentement, sont même essentielles pour notre sécurité et notre bien-être.
En tant que sexologue clinicienne à Saint-Cloud, je rencontre chaque jour des personnes qui se sentent en décalage avec ces attentes. Alors, comment les identifier ? Pourquoi nous influencent-elles autant ? Et surtout, comment s’en affranchir pour vivre NOTRE sexualité, celle qui nous ressemble, celle que nous aimons, celle qui nous porte.
Qu’est-ce qu’une injonction sexuelle ?
Les injonctions sexuelles sont des messages qui dictent ce qui est « normal », « souhaitable » ou « attendu » en matière de sexualité.

D’où viennent ces injonctions ?
- L’héritage : elles s’enracinent dans un ensemble de représentations héritées de la culture, de l’éducation et des relations sociales qui façonnent notre rapport au corps, au désir et au plaisir.
- La culture : les films, séries, publicités et la pornographie véhiculent des modèles de sexualité bien souvent standardisés.
- L’éducation : la famille, la religion, l’école transmettent des valeurs, des interdits ou des silences autour de la sexualité
- Les pairs : les ami.e.s, partenaires ou réseaux sociaux participent à la construction de nos croyances.
Voici quelques exemples qui illustrent la diversité des injonctions sexuelles, selon les parcours et les expériences de vie de chacun.e.
Quand le plaisir devient une performance
La sexualité est souvent présentée comme un domaine où il faudrait réussir : être toujours prêt·e, performant·e, désirable et satisfait·e.

- « Un homme doit pouvoir avoir une érection sur commande. »
- « Il faut avoir un pénis d‘une certaine taille et une érection très rigide. »
- « Il faut durer longtemps pour satisfaire sa partenaire. »
- « Une femme doit être toujours disponible pour son partenaire. »
- « Il faut avoir un orgasme à chaque rapport. »
- « Il faut réussir à être une femme fontaine. »
Quand la sexualité se mesure en chiffres
La sexualité est souvent associée à des critères de quantité, fréquence des rapports, diversité des partenaires, intensité du désir comme si l’épanouissement se mesurait à la quantité plutôt qu’à la qualité.

- « Un couple doit avoir des rapports X fois par semaine pour être épanoui. »
- « Si on ne fait pas l’amour souvent, c’est qu’il y a un problème. «
- « Une sexualité épanouie se mesure au nombre de partenaires. »
Quand certaines pratiques deviennent des normes
La sexualité est souvent présentée comme un scénario unique, avec un ordre imposé : désir, préliminaires, pénétration, orgasme.
Ce modèle réduit la richesse de la sexualité à un script figé où certaines pratiques seraient “vraies”, d’autres “secondaires” ou “déviantes”.
- « La pénétration est la finalité de tout rapport. »
- « Avant la pénétration, ce ne sont que des préliminaires. »
- « La sexualité c’est uniquement génital »
- « Il faut avoir une sexualité “naturelle” sans jouets ni supports. »
- « Le sexe anal, e BDSM, c’est réservé à certains »
- « La pornographie, c’est forcément mauvais. »
- « La masturbation, c’est égoïste, honteux. »
- « Les fantasmes sexuels c’est néfastes ou c’est nécessaire »
Quand le genre dicte la sexualité
La sexualité reste souvent marquée influencée par des normes de genre.
Elles attribuent à chacun·e un rôle à tenir plutôt qu’une expérience à vivre.
- « Les hommes doivent initier le sexe. »
- « Une femme qui prend l’initiative est trop entreprenante. »
- « Les hommes aiment le sexe, les femmes aiment l’amour.
- « Il ne faut pas frustrer un homme
- « Les hommes ont plus de désir que les femmes. »
- « Les femmes doivent être fémnines et sexy » »
- « Une personne non binaire ou transgenre a une sexualité “hors norme”. »
Quand une orientation sexuelle est définie comme la norme
La sexualité est encore souvent pensée à partir d’un modèle unique, celui de l’hétérosexualité.
Cette vision restreint la diversité des vécus, invisibilise certaines orientations et entretient l’idée qu’il existerait une “bonne” façon d’aimer ou de désirer.

- « L’hétérosexualité, c’est la norme. »
- « Les personnes LGBTQIA+ ne peuvent pas avoir de relations stables seulement des relations purement sexuelles. »
- « Un homme gay doit être efféminé, une lesbienne doit être masculine. »
- « Dans un couple gay, il faut un ‘homme’ et une ‘femme’ (actif/passif). »
- « La bisexualité c’est une phase. »
- « Une personne non binaire ou transgenre a une sexualité “hors norme”. »
- « Une personne asexuelle change d’avis quand elle trouve la bonne personne. »
Quand la virginité est une valeur et la sexualité une obligation
Entre idéalisation de la « pureté» et injonction à être sexuellement actif·ve, la sexualité reste prise dans des contradictions.
Certain·es sont jugé·es pour en avoir trop, d’autres pour ne pas en avoir assez comme si le désir devait obéir à un calendrier social.
- « Il faut rester vierge jusqu’au mariage. »
- « Perdre sa virginité, c’est devenir adulte. »
- « La première fois doit être exceptionnelle. »
- « Un homme sans expérience, ce n’est pas attirant. »
- « Une femme doit avoir de l’expérience, mais pas trop. »
- « Tout le monde a besoin de sexe. »
- « Sans sexualité, on n’est pas épanoui·e. »
- « L’asexualité, c’est une phase ou un traumatisme. »
- « Une relation sans sexe n’a pas de sens. »
- « À ton âge, tu devrais avoir une vie sexuelle active. »
Quand le relationnel dicte le sexuel
Le couple et la sexualité sont souvent pensés comme indissociables.
Mais quand le lien affectif devient la norme qui régit le désir, la sexualité se charge d’obligations plus que d’envies.
- « Aimer, c’est forcément désirer. »
- « Si tu aimes vraiment, tu ne refuses pas. »
- « Le sexe est le ciment du couple. »
- « Dans un couple, il faut avoir envie en même temps. »
- « Le désir doit être spontané. »
- « L’orgasme des partenaires doit être simultané »
- « Si tu as du désir pour d’autres c’est que tu ne m’aimes plus. »
- « Les couples ouverts ça ne peut pas tenir. »
- « Le sexe hors du couple, c’est forcément une infidélité. »
- « Les rapports sexuels doivent servir à enfanter. »
Quand l’âge et le corps deviennent des jugent
Le corps, ses formes et ses âges, reste au centre de nombreuses attentes sexuelles.
Ces normes esthétiques et biologiques façonnent le désir, nourrissent la comparaison et entretiennent l’idée qu’il existerait un “âge” ou un “corps” pour la sexualité.
- « Après 40 ans, une femme n’est plus désirable. »
- « Les femmes ménopausées n’ont plus de désir »
- « Les seniors n’ont pas de sexualité. »
- « Il faut avoir un corps mince et jeune / grand, musclé pour plaire. »
- « Les personnes en situation de handicap n’ont pas de désir. »
- « Pas de sexualité pendant les règles »
- « Les femmes ont moins, voir plus du tout d’envie sexuelle pendant la grossesse »
- « Lors de la pénétration, le fœtus pourrait être blessé »
Dans le prochain article : Injonctions sexuelles : Et si on s’en libérait ?

